24avr.

 Transmetropolitan, une lecture foisonnante

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Comme chaque semaine, nous vous présentons un comics, dans notre chronique Comics et vous. Cette semaine, nous nous attardons sur Transmetropolitan.

Dans un futur incertain, soumis aux délires les plus étranges, aux idées les plus baroques et à l’exubérance la plus extrême - et c’est peu de le dire !!! -, La Ville est l'avatar ultime de toutes les mégalopoles modernes poussées à leur paroxysme, combinant joyeusement le pire, le "sur-pire" et le "méga-ultra-sur-pire". Ses habitants y cumulent égotisme forcené, consumérisme à tout crin, déconnexion totale et abrutissement généralisé dans un empilement de cultes divers et (a)variés, de cultures expansionnistes et méta-bizarroïdes, de (sur)consommation décalées et d’actes compulsifs influencé par des médias pléthoriques et schizophrènes. Cette nouvelle Rome ronronne dans une bienheureuse naïveté et une méconnaissance globale de la réalité savamment entretenue.

L’Apocalypse est cependant en route sous la forme d’un être vil et détestable, pour qui les vérités sont toutes bonnes à dire - ou à éructer c’est selon -, pour qui rien n’est sacré - ou n’attend que d’être démonté de préférence violemment -, et qui doit apporter l’illumination aux foules - ou au pire leur mettre le nez dans leur défécation - : un véritable journaliste engagé - enfin à ce niveau, c’est plutôt enragé -. Exilé volontaire à la montagne depuis 5 ans, quasi retourné à l’état sauvage – mais avec substances prohibées et câble -, Spider Jerusalem est un plumitif de talent et auteur à succès, équivalent d’un Bob Woodward jurant comme un charretier, violent et sous acide, que la célébrité a rendu misanthrope - car profondément cinglé, il l'était déjà avant -. Obligé par le destin ennemi à retourner à la Ville et à reprendre son activité professionnelle - dit différemment, son éditeur lui rappelle le contrat qu’il n’a toujours pas honoré -, il tient à clairement rappeler à tous, par sa verve enflammée, sa plume acérée, son boutisme forcené et son arme préférée - un agitateur d’intestins – ce qu’est un écrivain/éditorialiste/correspondant de passion et d’investigation.

Flanqué de ses 2 “sordides assistantes” - c’est lui qui le dit et c’est parfaitement justifié -, d’un éditeur aussi catastrophé de son attitude qu’heureux de ses enquêtes, et d’un effroyable chat fumeur à 2 têtes bouffeur de geckos, Spider va faire en sorte avec ses billets d’humeur, ses articles et ses livres que le rapport de force entre vérité obsolète et mensonges omniprésents s’inverse. Aussi vénéré que haï, provocateur dans l’âme et rebelle à toute autorité, il va mettre son cerveau cramé et ses cloisons nasales défoncées, sa propension à dénicher et défricher les sujets brûlants ainsi que ses talents de chroniqueur et sa verve libertaire au service de sa sainte - et démente - croisade et s’attaquer à des sujets aussi pointus que dangereux, aussi vains qu’essentiels – la politique ; les nouvelles modes ; les transités et les ressuscités ; la bêtise et la veulerie généralisée ; les errements et omissions des corporations... -Dégâts à tous les étages, délires multiples, sensations fortes, goût immodéré pour la vérité, enquêtes extrêmes et provoc’ perpétuelle, bienvenue dans le Transmetropolitan de Spider Jerusalem.

Un cinglé en roue libre décide d’en remontrer à une société qui a perdu tout repère, pour qui la normalité est devenue tellement plurielle que l’anormalité est devenue la règle, qui s’est abîmée dans la réalisation de ses désirs consuméristes et psychoses personnelles et qui ne connaît plus que le tout-permissif. Une mission quasi messianique pour un homme seul, animé de bonnes intentions sous les tombereaux d’immondices que constituent ses actes, souvent excessifs, et son langage, fleuri à l’extrême. Sous des dehors de nihiliste sous bad trip, Spider Jerusalem est ainsi le révolté ultime contre le système : il incarne cette rage primordiale qui se cache sous le vernis de tout être appelé à vivre dans une société, il est celui qui a rejeté les différents filtres qui lui ont été imposés - ou qu’il aurait pu s’imposer- en choisissant de s’exonérer des petits - ou énormes - arrangements avec la vérité nécessaires à la vie dans toute collectivité humaine. Le monde atterrant et les populations délirantes de Transmetropolitan, décrits avec minutie et force détails, méritent - et nécessitent - ce grain de sable salvateur qui manie aussi bien le traitement de texte que le bazooka. Si la saga de Spider a été écrite en 1997, son propos demeure douloureusement d’actualité et sa vision - à l’époque - d’un de nos futurs correspond désormais plus à une accentuation des tendances et des phénomènes que l’on constate tous aujourd’hui - terrorisme ; changement/perte de l’identité ; transhumanisme ; transformation du politique (les systèmes usités et les ressemblances avec le Président américain actuel sont troublants) -. Transmetropolitan est une exhortation à soulever le voile de ce qui est donné pour juste et acquis, un questionnement de la parole performative, une remise en cause de la vision actuelle de la société de la (sur)consommation et au final une ode au libre arbitre et à l’esprit critique. Un récit totalement barré, bouillonnant d’idées, de concepts et de folies, profondément punk mais refusant tout cynisme dans une dystopie au final pas si éloignée de notre monde actuel, cela ne se refuse pas. Définitivement culte ! 

 

Œuvre désormais mythique, considérée à juste titre comme un classique, cette formidable satire de la société, qui bénéficie d’un scénario solide, de personnages hauts en couleur et d’un anti-héros ultra charismatique est due aux talents conjugués de Warren Ellis, scénariste et de Darrick Robertson, dessinateur. La prose excessive et le déchaînement verbal perpétuel de Spider, l’inventivité des situations et l’avant-gardisme des modes de vie présentés de façon virtuose par Ellis trouvent une résonance extraordinaire dans le sens du détail, le design global et la surenchère graphique auxquels se livre Robertson. Cette lecture foisonnante, qui donne à réfléchir et n’hésite pas à être provocatrice pour souligner de façon idéale le sujet nécessitait une osmose entre la tête - Ellis - et la main - Robertson - et la réussite est ici complète. Touche-à-tout multimédia, Warren Ellis est l’un des plus reconnus – et prolifiques – auteur de comics actuels - Trees, Planetary, Hellblazer etc... -. De son côté, Darrick Robertson, qui a travaillé aussi bien pour DC que pour Marvel, a à son actif 2 des séries les plus primées et les plus appréciées du médium : outre Transmetropolitan, il a œuvré sur le pastiche super-héroïque de Garth Ennis, The Boys, adapté avec succès par Amazon. 2 véritables pointures pour un titre exceptionnel par son ambition et son envergure.   

Pour qui : toutes celles et tous ceux à la recherche d’une histoire trépidante et d’une réflexion drôlatique  et intelligente sur la société ; les fans d’humour noir et qui voient des complots partout ; ceux qui rêvent d’un mix Blade Runner/5ème Elément / Star War à la sauce Tarantino / Monty Python ; ceux pour qui “science sans conscience n’est que ruine de l’âme” et qui s’interrogent sur le devenir possible de la société ;  ceux en attente de la série postcyberpunk définitive /lecteurs avertis - dès 16 ans -

Le + : Produit de 1997 à 2002, Transmetropolitan, qui compte 60 épisodes, étonne encore aujourd’hui par sa justesse, sa liberté de ton et son côté visionnaire. Spider Jerusalem, loin d’être une création ex nihilo, est basé sur le style et la personnalité du père du journalisme Gonzo - soit du journalisme ultra-subjectif où l’auteur ne prétend pas à l’objectivité et est protagoniste de son reportage - Hunter S. Thompson - on lui reconnaît également des traits communs avec Lester Bangs, critique et écrivain Rock d'exception -. Révéré et devenu une légende dans son style, le film “Las Végas Parano” de Terry Gilliam est un hommage et une transcription “fidèle” du livre de Hunter S.Thompson ; son rôle y est interprété avec talent - et semble-t-il énormément de véracité - par Johnny Depp.

Transmetropolitan - broché - série complète - 5 tomes - environ 25€ l’unité - environ 300 pages chacun - édition française Urban Comics

 

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