24mai

Joe, l’Aventure Intérieure

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Joe est un adolescent mélancolique et solitaire, atteint d’un sévère diabète. Orphelin de père - disparu à la guerre -, il vit désormais seul avec sa mère et son petit rat apprivoisé, Jack, dans une grande maison qu’il adore mais qu’ils vont devoir quitter, acculés par des problèmes financiers. Seul un soir à la maison, il est dans sa chambre victime d’une crise majeure d’hypoglycémie. Pour y pallier, il doit impérativement rejoindre la cuisine où se trouvent ses médicaments. En proie aux affres et hallucinations induits par son taux de glucose drastiquement bas, le trajet entre ces 2 pièces va se transformer en voyage épique et fantastique, en quête initiatique et essentielle, digne des légendes arthuriennes et du Seigneur des Anneaux, avec pour Graal une canette de soda, symbole de vie dans ces conditions. Projeté par intermittence dans ce monde parallèle d’Heroïc-Fantasy, aussi symbolique que potentiellement fatal, il sera soutenu par son rat domestique devenu guerrier barbare impitoyable et aidé par ses jouets devenus compagnons d’armes face au mal absolu que représente son diabète...Mais les dangers de cet autre monde ne sont que les reflets de ceux qui existent vraiment dans sa maison et y échapper n’est pas optionnel mais impératif ! Naviguant sans cesse entre 2 “réalités” différentes mais pas si antinomiques et où le moindre évènement se répercute de façon amplifiée, l’une où il est un adolescent perdu devant atteindre le lieu où se trouvent les nécessaires instruments de sa survie, l’autre où il est une légende, le fameux “garçon qui meurt” qui doit sauver le monde de l’emprise du "Roi Mort”, Joe va devoir grandir, affronter ses peurs et accepter sa vie s’il veut espérer voir le jour se lever. 

C’est une lecture atypique et profondément attachante que propose “Joe, l’Aventure Intérieure”, choisissant de narrer le voyage d’un gamin insulino-dépendant de sa chambre à sa cuisine, en mode barbare et fantastique, sur fond de vie ou de mort. L’univers d’héroïc-fantasy créé par le cerveau en manque de sucre de Joe mêlant fantasmagorie débridée, pop culture déchaînée et lambeaux de sa vie, reflète les péripéties qui ont lieu en temps réel dans sa maison, les blessures du quotidien et les sentiments qui le soutiennent - ou qu’il réfrène -. L’alternance dans la narration, basculant sans cesse entre les 2 versions de la réalité que vit Joe, se fait de manière fluide et harmonieuse, rappelant, dans le style comme dans les excès, les plus belles heures des films d’adolescents des années 80, riches de l’imaginaire sans limite et ouverts à l'aventure de cette période entre enfance et âge adulte : des films comme Les Goonies, Explorers et surtout l’Histoire sans fin en sont autant de vibrants exemples. Un récit fort bien troussé qui peut entrer en résonance avec nombre de lecteurs du fait de sa foultitude de références, de l'attention qu’il porte, en filigranes, aux mondes intérieurs de tout un chacun – qui ne s’est jamais rêvé héroïne/héros de sa propre histoire “fantastique”, amalgame heureux de tous les univers lus, vus ou écrits, dont elle/il serait l’omniscient narrateur ? - et surtout une ode majeure à l’imagination ainsi qu’à sa fonction essentielle tant dans la construction de tous à travers sa fonction de référent culturel global / socle commun au niveau sociétal - des notions reconnaissables partagés et connus par tous. Ex : Star Wars... - que dans la survie de chacun à titre d’entité individuelle - sa propre voix intérieure qui intègre de façon personnelle tous ces éléments -. A travers l’histoire de Joe, c’est une réflexion sur la maladie, le rêve, le voyage et le deuil qui nous est présentée de façon originale et indéniablement touchante. Une histoire classique dans la forme mais à véritablement conseiller tant le fond, très bien exécuté et bourré d’idées sortant des sentiers battus, est riche de différents niveaux de lecture selon les sensibilités.

Grant Morrison, scénariste multi primé - et avec raison - est connu pour la richesse de ses scénarios dont nombre sont loin d’être faciles à appréhender voire méta textuels et ultra référentiels – certains concepts sont effectivement très barrés (Annihilator ; Doom Patrol etc...) -. Avec Joe, l’Aventure Intérieure, il fait le choix d’une histoire simple et efficace, idéalement rythmée et profondément touchante, qui n’oublie jamais d’être intelligente - un registre où il est également à l’aise avec des titres comme Nou3 ; All Star Superman... -. La mise en image, est assurée par le dessinateur et scénariste Sean Gordon Murphy - Tokyo Ghost ; Punk Rock Jesus...sont de ses créations originales -, au trait immédiatement reconnaissable et parfait pour cet œuvre traitant, au 1er lieu, de la transition de l’adolescence à l’âge adulte. Reconnu et très bien implanté dans le milieu du comics, Murphy a collaboré avec les plus grands noms de l’industrie sur certaines des meilleures séries du label Vertigo : le bien fichu American Vampire et l’extraordinaire Hellblazer.

Pour qui : toutes celles et tous ceux qui recherchent une histoire forte et émouvante / ceux qui n’ont pas perdu leur âme d’enfant / les fans d’Héroïc Fantasy et ceux de récits intimistes - voire des 2, il en existe - / ceux qui aiment les découpages dynamiques et les identités graphiques marquées / tous lecteurs - dès 12 ans -

Le + : Murphy a été à l’origine d’une des plus grosses surprises de l’année 2018 - et d’un succès quasi immédiat, tant public que critique - avec sa vision originale de Batman parue dans la mini-série “White Knight” - il en est le scénariste et le dessinateur -.  Une suite a de fait été directement commandée  “Curse of the White Knight”, actuellement en cours de parution, et qui semble prendre le même chemin que son aînée.

 Joe l’Aventure Intérieure – broché - 224 pages - 19€ - édition française Urban Comics

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